L’épreuve vécue par Esther Kiobel à l’époque de la dictature militaire au Nigeria est toujours lourde de conséquences. Son époux, Barinem Kiobel, était un fonctionnaire membre de la minorité ogoni. Il a été condamné à mort à l’issue d’un simulacre de procès puis exécuté en 1995 avec huit militants du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP), dont l’écrivain et écologiste Ken Saro-Wiwa. Ces hommes ont payé de leur vie l’organisation d’une campagne non violente contre la pollution créée par les compagnies pétrolières, en particulier Shell, dans le delta du Niger. Sans être militant du MOSOP, Barinem Kiobel avait émis des inquiétudes à ce sujet. Directement affectée par l’arrestation et l’exécution de son époux, Esther a également subi l’opprobre de sa communauté avec virulence. Elle a perdu son entreprise de traiteur car, selon elle, « tout le monde me considérait comme la femme d’un meurtrier. » Elle a quatre enfants, et sans ses revenus ni ceux de Barinem, la vie est devenue beaucoup plus difficile. Elle s’est toutefois forcée à « aller de l’avant et se battre ». Lorsqu’elle a tenté de rendre visite à Barinem en prison pour la première fois, le commandant militaire qui le gardait l’a agressée. À la suite de l’exécution de Barinem, sa situation financière est devenue critique et elle a été avertie qu’elle devrait quitter le Nigeria, pour sa sécurité et celle de ses enfants. Elle est devenue réfugiée au Bénin avant d’obtenir le droit d’asile aux États-Unis. Vingt-deux ans plus tard, le sort subi par sa famille l’obsède toujours : « Presque tous les jours dans ma chambre, les souvenirs remontent et je pleure. Mais je me suis reconstruite et j’ai décidé d’être forte », dit-elle. Consciente du fait qu’elle ne pourrait obtenir justice dans son pays d’origine, Esther Kiobel essaie depuis des années d’intenter une action contre Shell, l’entreprise qu’elle tient responsable de la mort de son époux, d’abord devant les tribunaux américains puis, maintenant, aux Pays-Bas. Elle n’aura de cesse tant que la réputation de Barinem n’aura pas été réhabilitée. « Son nom est connu comme celui d’un criminel », dit-elle, mais « il n’en est pas un. C’était un homme bon, un bon père, un bon mari, un bon frère. Je veux qu’il soit déclaré innocent. »